De nombreux entrepreneurs veulent profiter de la croissance indienne pour y développer une activité. A la clef : grandes opportunités mais aussi grosses difficultés.

 Bed and breakfast » à Delhi, activité de consultant à Bombay, atelier textile au Rajasthan : un peu partout en Inde et de plus en plus des Français, qui créent leur affaire en tant qu’entrepreneurs individuels. Un mouvement alimenté par le sentiment que le développement du pays ouvre d’immenses opportunités. Le tout avec quelques brillants succès et des échecs beaucoup plus discrets.

A cinquante-huit ans, Denis Germain et son épouse peuvent se féliciter du parcours accompli. Arrivés en Inde en 1982 pour le compte d’une ONG, ils se sont lancés en 1991 dans l’industrie textile en tant que représentants de sociétés françaises pour le suivi de leurs commandes en Inde, avant de passer à la production en direct. Aujourd’hui, leur société Birdy Exports emploie plus de 1.000 salariés à Bangalore, où elle travaille pour des marques comme Hugo Boss, Timberland ou Petit Bateau, avec un chiffre d’affaires de près de 10 millions d’euros. A quelques milliers de kilomètres de là, près de Jaipur dans le Rajasthan, Brigitte Singh oeuvre dans un autre domaine du textile : la réalisation de tissus imprimés à la planche, avec des blocs de bois sculptés. Une technique traditionnelle pour laquelle cette Française débarquée ici en 1980 dans le cadre de ses études s’est passionnée. Extraordinairement raffinés, ses dessus de lit et vêtements matelassés sont recherchés par des passionnés du monde entier. A la tête de 80 salariés, Brigitte Singh, cinquante-neuf ans, limite sa production, satisfaite de son positionnement sur « une niche d’artisanat de luxe ». Installé plus récemment, Alex Le Beuan, trente-neuf ans, a transformé sa passion du voyage en entreprise florissante. Après avoir étudié l’hindi, le népalais et le tibétain aux Langues O, cet amoureux de l’Himalaya a lancé en 2007 avec deux associés Shanti Travel, à la fois agence de voyages et tour-opérateur. L’ancien routard dirige aujourd’hui un groupe qui réalise un chiffre d’affaires de près de 7 millions d’euros et emploie 90 personnes avec une direction à Delhi, des bureaux au Sri Lanka, en Indonésie, en Birmanie et au Népal, et même un holding à Singapour !

Pas étonnant si les créateurs d’entreprise en herbe sont inspirés par de tels exemples et plus encore par celui du « grand ancêtre » des entrepreneurs français en Inde : Francis Wacziarg, arrivé dans le pays en 1969 et décédé l’année dernière. En une quarantaine d’années, il a bâti un petit empire allant de la représentation des entreprises françaises à l’import-export en passant par un groupe d’hôtels de patrimoine et une fondation culturelle.

Quelques succès phares, une économie dont la croissance contraste avec la stagnation européenne, le sentiment diffus qu’en Inde tout doit être possible : nombreux, donc, sont les Français qui se lancent. Un annuaire des « entrepreneurs individuels français en Inde » publié par l’ambassade de France à Delhi recense environ 180 entreprises, un chiffre forcément sous-évalué, toutes les initiatives ne pouvant être connues. Même si les parcours de ces aventuriers sont d’une extraordinaire variété, quelques points communs se dégagent.

Ils sont tous d’accord : travailler ici, c’est très difficile

En premier lieu, ces entrepreneurs éprouvent une passion pour le pays. « J’étais venue plusieurs fois en vacances, j’étais tombée amoureuse de l’Inde et de Bombay », explique Deborah Benattar, trente-quatre ans. Pour cette passionnée de cinéma, travailler à Bollywood, centre du cinéma indien, était un rêve qu’elle a pu concrétiser en arrivant à 2010 au consulat de France à Bombay en tant qu’attachée audiovisuelle. Cette expérience lui a permis de créer en 2013 La Fabrique Films, une société qui vend aux cinéastes indiens des droits de remake de films français et qui assure la production exécutive de films étrangers pour leurs séquences en Inde. Passion du pays également pour Roger Langbour, soixante-treize ans, qui, arrivé lui aussi à l’ambassade de France comme attaché militaire dans les années 1970, a décidé de rester : « Je ne me voyais pas entre quatre murs à Paris ! », confie-t-il. L’attaché militaire se lance alors dans une reconversion radicale : intéressé de longue date par l’agriculture, il apprend le métier avec des stages en France et ouvre la French Farm, une ferme à 70 kilomètres de Delhi. Spécialités : légumes bio, volailles et cochons de première qualité destinés à quelques hôtels de luxe, expatriés et ambassades. Roger Langbour est d’autant plus attaché au pays qu’il a épousé une Indienne, cas de figure courant : Alex Le Beuan et Brigitte Singh se sont eux aussi mariés ici.

Deuxième caractéristique fréquente : avoir su trouver une niche très pointue avec pas ou peu de concurrence locale. C’est le cas de Brigitte Singh, de Roger Langbour ou de Deborah Benattar et, plus encore peut-être, d’Emmanuel Ferré, quarante-six ans. Depuis 2003, ce passionné de sports extrêmes développe Goa Jungle Adventure, qui propose aux touristes venus sur les plages de Goa d’effectuer des randonnées dans la jungle, soit pédestres, soit aquatiques (canyoning). « Je suis le seul à faire ça pour toute l’Inde ! », se félicite-t-il. Autre parcours peu banal : celui de Franck Barthélémy. Cet homme de quarante-six ans a travaillé longtemps pour l’industrie pétrolière avant de s’installer à Bangalore comme « art consultant ». Un métier qui consiste à conseiller les très riches Indiens prêts à investir dans l’art contemporain occidental et à vendre les oeuvres de jeunes artistes indiens à des collectionneurs occidentaux.

Dernière caractéristique souvent rencontrée chez ces entrepreneurs : la capacité à réorienter leurs activités et à saisir les opportunités. Véronique Polès, cinquante-deux ans, s’était installée en Inde en 2008 comme consultante pour aider les marques de luxe occidentales à s’implanter dans le pays. Faute de démarrage rapide, elle a créé une activité bien différente : la réalisation, avec son propre atelier, de pièces uniques de broderie pour des clientes étrangères. « Je prends le business là où il est… », explique-t-elle. Parcours varié aussi pour Alexandre Lieury, trente-huit ans, qui avec son épouse multiplie les métiers : atelier textile à Delhi avec 40 tailleurs, un hôtel de charme à Delhi, Amarya Villa, une boutique dans la capitale, un autre hôtel à Goa, et même une activité de « laser gaming ». Les évolutions constantes du contexte indien obligent à s’adapter en permanence, et Alexandre Lieury est en train de changer de modèle dans l’hôtellerie en passant de la location des murs à la gestion pour le compte des propriétaires. En fait, résume Emmanuel Ferré : « Il faut constamment avoir un plan B, un plan C et un plan D… »

Car tous les entrepreneurs français s’accordent sur ce point : travailler ici est très difficile. A leur échelle, ils sont affectés par la difficulté à faire des affaires qui touche les grandes entreprises. Les relations avec les administrations relèvent du casse-tête permanent pour ces toutes petites structures. « Un problème majeur, souligne Alexandre Lieury, ce sont les changements perpétuels de la législation, fiscale et autre. » Coraline Joveneaux, trente-trois ans, qui a ouvert une « guest house » à Delhi en 2012, rencontre les plus grandes difficultés à obtenir les licences nécessaires. Des problèmes inattendus peuvent susciter des conséquences en cascade. Du fait de l’originalité de son métier, Emmanuel Ferré n’a pas trouvé d’assureur indien pour ses excursions dans la jungle. Il s’assure donc auprès d’une compagnie française. Ce qui l’oblige à n’utiliser que du matériel agréé en France, qu’il doit faire venir spécialement, et à n’employer que des accompagnateurs ayant des qualifications reconnues en Europe, donc occidentaux.

Pour ces mini entreprises, la corruption est un problème permanent, source de pertes financières non négligeables et d’incertitude constante. Un bon nombre de ces entrepreneurs confient travailler dans un flou juridique préoccupant. Un problème aigu tient au régime de visa qui leur est applicable. « Pour créer son entreprise ici, il faut absolument un ‘‘employment visa », et non pas le ‘‘business visa » qu’utilisent les hommes d’affaires de passage, explique Delphine Gieux, avocate du cabinet UGGC, qui conseille les entreprises françaises en Inde. Or cet ‘‘employment visa » suppose de toucher un salaire minimum de 25.000 dollars par an, c’est très dur pour un entrepreneur qui démarre. » Les échecs ne sont pas rares. Un Français qui importait des fromages à Bangalore et un autre actif lui aussi dans l’importation alimentaire à Delhi ont mis la clef sous la porte après de lourdes pertes. Bien d’autres échecs moins visibles interviennent aussi. « Dans ma permanence, explique Franck Barthélémy, qui est également conseiller consulaire, je vois plein de jeunes Français qui veulent créer des entreprises ici. Ils galèrent tous et parfois ferment très vite. » Tous les entrepreneurs en place conseillent donc la plus grande prudence. Avant de se lancer, « il est fortement recommandé de venir travailler en Inde pour une société établie, afin de découvrir le pays et le marché », affirme Coraline Joveneaux, qui anime le Cercle des Entrepreneurs Français en Inde. Les projets doivent être minutieusement étudiés et peaufinés. Agathe de La Chapelle, vingt-sept ans, est cofondatrice avec une amie d’Agaline, une marque de lingerie de luxe. « Nous venons de commencer à vendre nos produits deux ans après avoir lancé le projet, explique-t-elle, et nous devons encore décider si nous allons nous focaliser sur la production en montant notre propre atelier, ou sur la distribution en nous fournissant en partie ailleurs. »

Il arrive que des projets bénéficient de gros moyens comme la chaîne de boulangerie L’Opéra, créée par une famille de cadres supérieurs et de consultants qui a pu y investir 2 millions d’euros mais c’est rare. Le plus souvent, les gens arrivent « avec très peu de fonds de roulement. Comme ils rencontrent plein d’obstacles et de lenteurs, ils brûlent leurs fonds très vite, souligne Franck Barthélémy, il y a un mythe de l’eldorado indien selon lequel le pays manque de tout, a besoin de nous et de nos produits, mais ce n’est pas le cas. » Reste que tous s’accordent sur un point : ils n’auraient pas pu faire en France ce qu’ils ont réalisé ici. Denis Germain a beau se heurter à des difficultés administratives constantes ( « quand on déplace une machine il faut prévenir l’inspecteur ! »), il souligne que paradoxalement « malgré tous les problèmes, il y a beaucoup de liberté ». « Le pays est extraordinaire pour les gens créatifs », lance Brigitte Singh. Et Véronique Polès de formuler la synthèse entre difficultés et opportunités : « Comme ici on n’a aucun parachute, on est obligé d’avancer et de se dépasser. »

Patrick de Jacquelot, Les Echos
Correspondant à New Delhi
 
Les points à retenir

Un annuaire des « entrepreneurs individuels français en Inde » publié par l’ambassade de France à Delhi recense 180 entreprises.
Passion du pays ; niches très pointues et peu de concurrence locale… Tous ces entrepreneurs s’accordent sur un point : ils n’auraient pas pu faire en France ce qu’ils ont réalisé ici.
Le mouvement est alimenté par le sentiment que le développement du pays ouvre d’immenses opportunités. Mais les échecs sont nombreux.


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